Le Pré Joly – Cultiver oui mais cultiver comment ?

Bruno et Hélène Joly sont paysans, éleveurs et fromagers installés au lieu dit La Robichonnière à Saint-Gervais-les-trois-clochers près de Châtellerault dans la Vienne. Je les ai rencontré au Nombril du monde, à la cantine chez Fafa où l’on a poursuivi la causerie du matin autour du livre de Pierre Bitoun, « Le Sacrifice des paysans ». Leurs convictions, leur gentillesse et notre conversation passionnante m’avaient donné envie d’en savoir plus alors je les ai recontacté pour passer leur rendre visite ! Je suis arrivée en fin d’après-midi, en pleine traite des vaches, trop tard pour une vraie visite de la ferme comme prévu. Alors après m’avoir offert un véritable festin avec tous leurs produits, légumes du jardin grillés, saucisses de bœuf de leurs bêtes, fromages de la fromagerie, fraises et crème fouettée avec leur crème… Bruno m’a dit : « bon si t’es pas aux pièces sur ton timing, je t’embauche demain et tu passes la journée avec nous, la meilleure façon de se rentre compte c’est de faire et moi, il me manque du monde » ! Il ne pouvait pas me faire plus plaisir ! A 6h j’étais sur le pont dans la fromagerie, affairée à mouler et saler les tomes et faire les fromages blanc ! J’ai tout fait, le beurre, les yaourts, la traite, nourrir les bêtes, un coup de serpillière, papoter au jardin avec mamie Annette, les repas partagés avec l’équipe, le tout tellement riche d’échanges et de bonne humeur ! Ils m’ont accueillie à bras ouverts comme si j’étais leur fille avec une générosité et une simplicité qui régénère pour 10 ans d’un coup ! Ces colporteurs éleveurs sont de véritables lucioles, passionnantes et précieuses pour notre monde !

Bruno a hérité il y a bientôt 30 ans de la ferme familiale. Comme la plupart des fermes de l’époque, son fonctionnement était intensif, les vaches étaient élevées en bâtiments, le lait destiné à la coopérative et les cultures céréalières soumises aux produits phytosanitaires. Mais ce modèle de culture ultra-intensive, coûteuse, très dépendante et à l’encontre de ses valeurs ne convenait pas à Bruno qui a entamé une transformation totale de la ferme et de son outil de production ! Les prim’hostein ont réintègrer 40 hectares de l’exploitation convertis en prairies, le troupeau de 85 vaches laitières à pris des couleurs : montébliardes, jersiaises, frissonnes, rouges suédoises se sont progressivement substituées au prim’hostein, peu adaptées au système de culture biologique. Les huiles essentielles ont  remplacé les antibiotiques. En quelques années la ferme de 140 hectares est devenue autonome, économe et respectueuse de l’environnement. Aujourd’hui, les vaches sont nourries aux céréales cultivées sur l’exploitation avec au menu, un maximum de prairies généreusement garnies en luzerne et en trèfle violet, des mélanges céréales-protéagineux et du foin séché en grange pour éviter l’ensilage et garantir la qualité du lait. Suite à une formation sur la sélection variétale Bruno « crée » une variété de maïs à partir de semences paysannes, adaptée à son terroir et sélectionnée pour son goût. La ferme obtient en 2013 la certification « Agriculture Biologique ».

Entre-temps, Hélène a quitté son emploi pour travailler avec son mari sur un projet de création d’une fromagerie, une double transformation donc, où tout était à revoir d’un côté et tout à créer de l’autre. Après s’être eux-mêmes formés, ils recrutent une fromagère de profession. La Fromagerie ouvre en 2011 et compte désormais 3 associés avec Anthony Raiffe, ainsi que 6 salariés, pour certains en reconversion professionnelle que Bruno et Hélène prennent le temps de former. Lait cru, lait pasteurisé, faisselle, yaourts, riz au lait, semoule de maïs « population », crèmes dessert, fromage blanc, crème, beurre, fromage frais, lactiques, tommes affinées en cave naturelle… Toute la gamme de produits est vendue directement à la ferme et livrée dans les réseaux de circuits courts, les établissements scolaires et les restaurants dans tout le département.

Des céréales aux fromages, ils maîtrisent toute la chaîne de production, un travail d’orfèvre pour garantir l’exigence de la culture des céréales en semences paysannes bio à l’optimisation des planning de travail pour rester le plus respectueux possible de l’environnement, des terres, des bêtes et de l’humain.
Les journées sont longues et difficiles, le travail n’attends pas, il est contraignant, physique, fatiguant, prenant, tous les jours de la semaine y compris le week-end… Pourtant ils ne s’arrêtent pas là, l’énergie est encore intacte le soir, pour sortir au restaurant, au spectacle, au cinéma, pour s’investir dans les associations, les coopératives de producteurs, les réseaux, pour se former et former les autres… Ils ont même trouvé le temps d’éduquer trois enfants dont la petite dernière, Romane, est un joyau de malice et d’intelligence éveillée qui du haut de ses 13 ans regarde des reportages sur le zéro-déchets, fait de la danse, du théâtre, de la pâtisserie et s’épanouit, fière de ses parents et de ses racines !

« Nous sommes chargéS de l’héritage du monde mais il prendra la forme que nous lui donnerons » André Malraux

Bruno et Hélène sont le témoignage vivant et en actes de la possibilité de se réinventer pour réinventer le monde que nous habitons. Investis dans l’association « cultivons la biodiversité en Poitou-Charente », le réseau « semences paysannes », InPACT, ou encore le CIVAM qui les a aidé à s’installer et à réfléchir leur modèle de production, ils militent pour que les semences paysannes, non-modifiées et naturelles soient reconnues comme la seule réponse sociale, environnementale et économique aux enjeux de l’agriculture actuelle. Leur démarche et leur travail autour du maïs « population » en lien avec des chercheurs militants de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) a depuis été remarquée et ils ont été sollicités pour plusieurs films documentaires :
Retour en terre saine de Philip Dupuis et Sandrine Lopez
Tous Cobayes ? de Jean-Paul Jaud

Grâce aux réseaux de producteurs ils font vivre et animent le territoire avec générosité et enthousiasme en organisant des marchés de producteurs, des journées de formation, des événements culturels comme les samedis soirs à la ferme. Une fois par mois l’été, c’est un producteur différent qui accueille un concert, un spectacle et propose un repas avec les produits des producteurs locaux, une visite de la ferme et un marché. Le 8 septembre, c’était le Pré-Joly qui accueillait le trio « Ô Bec » pour un concert impertinent et poétique sous la stabulation « avec vue sur le cul des vaches ». 300 réservations pour le repas et près de 350 personnes ont été accueillies par l’équipe du Pré Joly et une poignée de bénévoles en T-shirt vert. Une démonstration de la vitalité d’un territoire, façonné par ceux qui le font vivre, en toute simplicité, sans chercher à se gargariser d’autre chose !

Merci à Bruno, Hélène et Romane pour leur accueil et leur générosité, pour l’espoir et la joie qu’ils essaiment autour d’eux !

Merci à toute l’équipe du Pré Joly, Mamie Annette et ses bon petits plats, Teddy et sa gentillesse, Mériadec et Sandrine, attentionnés et attentifs, Ivan et son humour, Annie, brute de pomme au cœur tendre, Anthony, plus discret mais tout aussi adorable, Céline, la sœur de Bruno qui rejoindra bientôt l’équipe des associés avec enthousiasme, sans oublier bien sûr, les 85 vaches ! Merci à eux pour leur patience, leur bonne humeur et leur accompagnement dans ma formation d’une semaine à la fromagerie ! Je ne sais pas si je suis prête pour être embauchée mais je suis à deux doigt d’une reconversion !


Et un reportage de France Bleu

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