La Colporteuse

Arrivée au château de Sanzay dans le bocage Argentonnay, Mathieu Bernardin, le co-fondateur, m’accueille avec enthousiasme. Un verre de jus de pomme et il m’embarque pour une visite contée de ce lieu magique !

L’histoire à commencé il y a 11 ans lors d’un apéro entre copains avec le p’tit Fred et Anaïs, il suffit parfois d’une soirée bien arrosée ! L’idée est née d’un lieu où les gens pourraient venir rêver les yeux ouverts, proposer des idées, essayer de les réaliser à plusieurs et partager dans la simplicité. De cette idée sont nées plein d’autres rêves, faire une programmation culturelle, un lieu de résidence d’artistes, devenir conteurs et aller partout colporter des histoires, un truc beau pour refaire le monde quoi ! Ils avaient entendu parler du château, laissé à l’abandon depuis quelques temps par l’association qui s’en occupait jusque là. Alors ils y sont allés au culot, demander les clefs du château à Madame le Maire qui leur a donné le trousseau. Encore interloqués d’avoir les clefs en poche, la bande de copains s’est retrouvée à visiter ce lieu enchanteur. Pas difficile de s’y projeter ! « Quelques » travaux bien sûr mais le potentiel était énorme et le bricolage ne leur faisait pas peur ! Avec leurs clefs ils ont ouvert toutes les portes et fouillé tous les recoins. Dans un recoin ils ont trouvé une grosse malle avec un gros cadenas. Le p’tit Fred à pris un gros marteau pour casser le gros cadenas et ils ont découvert un trésor, un vieux grimoire qui racontait la légende du Seigneur Radulphe de Sanzay. Un seigneur un peu fou et original pour l’époque car il avait donné l’ordre de ne jamais fermer le pont-levis. Il souhaitait pouvoir accueillir à bras ouverts tous les pèlerins, les curieux, les globe-trotteurs et permettre à chacun de réaliser ses rêves. Mais voilà qu’un jour, les passants se sont fait moins nombreux, le temps n’était plus à l’itinérance mais à la construction de maisons individuelles, de grandes barrières et de clôtures qui ferment à double tour. Et lorsque des voyageurs un peu comme moi avec mon vélo venaient de l’extérieur pour rencontrer les gens, ils trouvaient porte close. Alors ce bon vieux Radulphe s’est retrouvé tout seul, plus de rêves, plus d’amis, plus d’envies et il s’est ennuyé à en mourir…

« Y paraîtrait qu’ensuite, des colporteurs au détour d’un chemin sont arrivés au château. Au fil des échanges ils ont proposé à Radulphe de lui créer des pièges a ennuis pour lui redonner le sourire et animer ses vastes contrées. Plantation de rêves, récolte d’idées, attrapes histoires, bulles de bonheur…
Au fur et à mesure, des rencontres de nouvelles idées germèrent. Les colporteurs arrivaient de tous les chemins pour passer un doux moment au château, le temps d’un instant, le temps d’une soirée, d’un spectacle, d’un rêve devenu réalité!!! Y paraîtrait que Radulphe est parti avec le sourire et que les pièges a ennuis, eux, ils fonctionnent toujours a plein régime, pour notre plus grand plaisir… »

La suite de l’histoire c’est Mathieu, Fred et les copains qui l’ont écrite ! Il me raconte l’enthousiasme et les synergies des débuts, l’énergie et la persévérance des années, la capacité à se réinventer pour s’adapter au territoire, aux impératifs… De recherches de financements en dossiers de subventions, les soutiens ont permis de faire évoluer la structure et d’embaucher des salariés. Entre temps le p’tit Fred, devenu Fred Billy est parti vers d’autres aventures, plus artistiques, il est doué pour ça !

La Colporteuse a suivi son petit bonhomme de chemin en prenant le temps qu’il fallait prendre, pour rénover peu à peu le château, gagner la confiance des habitants et des collectivités publiques et surtout ne jamais s’éloigner de ses rêves fondateurs. Un lieu de rassemblement populaire, valise-outil pour toutes les initiatives citoyennes et les envies d’utopies, un lieu magnifique pour rêver, benaiser, penser et colporter ! Aujourd’hui il accueille aussi bien des chantiers participatifs et des ateliers issus d’initiatives locales et bénévoles que des événements ponctuels, des festivals, des concerts, une transhumance ou un concours international de soupe. On peut y croiser des petits loupiots de crèches, d’écoles ou de centres de loisirs alentours, des familles, des copains ou des résidents de maison de retraite ou d’IME (instituts médico-éducatifs) venus flâner une après-midi entière dans ce refuge paisible et reposant !

LES COLPORTEURS ET LE CHÂTEAU

Pour que tous ces rêves puissent se réaliser il a fallu les planter, entretenir le terrain, les faire germer et grandir, les récolter puis les colporter ! Tout ça c’est du boulot et ce n’est pas moins de 300 colporteurs qui s’investissent et se mobilisent toute l’année pour faire vivre le projet. Une association composée d’un bureau de 6 personnes et d’un conseil d’administration de 19 bénévoles. Accompagnés par Mathieu, ils participent à tous les débats sur les grandes orientations. Et bien sûr 4 salariés formidables qui travaillent d’arrache pied avec une générosité et des convictions bien accrochées ! Facilitateurs de projets, ils accompagnent tous ceux qui le souhaitent pour permettre aux habitants du territoire de réaliser leurs rêve. Sans jamais faire à la place, ni s’accaparer les idées, ils sont le terreau de leurs réalisations et œuvrent avec les habitants à faire vivre le territoire de demain !

La visite continue. Le château s’organise autour de la cour intérieure où les colporteurs ont précieusement conservé le trône de Radulphe. Tout ce qu’on peut voir à la Colporteuse est « fait maison » de façon écologique et collective, en apprentissage, en expérimentation, en transmission.
Les bureaux à l’étage, la cuisine pédagogique où l’on se prépare une petite salade avec les tomates du jardin potager de Radulphe tout en continuant à discuter, un bar associatif, le « p’tit potin », une salle de jeu attenante pour que les enfants soient tranquilles quand les parents sont au bar et vice-versa. Ce royaume du jouet et du déguisement accueille aussi les réseaux d’assistantes maternelles qui viennent profiter des jeux, de l’ambiance apaisante de la cour et du frais des épaisses murailles du château l’été. De l’autre côté, une salle à manger avec une bibliothèque et un poêle à bois pour l’hiver, une Lulu’dothèque et tout un tas de pièces encore à aménager à l’étage. En traversant la cour on passe devant la cuisine d’été qui est presque terminée, il ne manque plus que l’eau et un sol en tomettes pour venir compléter la « guinchouette », de soirées estivales dont l’ingrédient magique de convivialité ne m’avait pas échappé : le four à pizza qui tourne parfois à 150 pizzas dans une soirée ! Le bâtiment à gauche de l’entrée héberge la miellerie associative ainsi que la Fabrik à rêves et le Grenier des idées qui constituent l’atelier des chantiers. A l’extérieur des remparts, un campement/verger avec toilettes sèches et douches solaires en cours d’aménagement. Une dizaine de tentes et une yourte fabriquée lors d’un chantier participatif avec Guillaume Miot y cohabitent avec les arbres fruitiers. Et bien sûr, les douves classées « espace naturel sensible » entretenues en collaboration avec des naturalistes qui ne veulent surtout pas couper les ronces, il s’y passe tellement de choses intéressantes à l’intérieur !

 

  

LES PIÈGES A ENNUI

Ateliers en lien avec des artistes en résidence
Dans la cour, un « recyclosore » fait de broc et de pièces de métal, soudées, tordues et assemblées laisse supposer que des artistes sont souvent de passage ! Invités en résidence pour plusieurs jours, parfois plusieurs mois, ils proposent des ateliers de création. L’auteur de cette créature moyenâgeuse a permis par exemple à une dizaine de résidents du centre médico-psychologique de réaliser chacun une petite sculpture métallique, patiemment, en plusieurs étapes progressives. D’abord une journée puis quelques jours pour apprendre les techniques, la soudure, le maniement des outils, puis une semaine avec une nuit sous la tente. Un beau défi pour des personnes qui peuvent vite être paniqués et déstabilisés hors de leurs habitudes et qui n’a pu être relevé qu’en tissant un lien de confiance étroit avec les éducateurs.

Ateliers gastronomiques
De l’achat des produits directement chez les producteurs locaux au dressage de l’assiette en passant par l’élaboration des recettes, l’apprentissage de la cuisine gastronomique se fait ici comme chez les grand chefs !

Ateliers fabrication du miel
La miellerie associative propose des formations « rucher-école » une fois par mois pour apprendre l’apiculture. Cette année les 15 ruches ont donné une belle production de 90 kilos et 300 pots de miel !

Ateliers biodiversité
L’aménagement d’un sentier d’interprétation avec des cabanes, des nichoirs et des petits panneaux explicatifs permet de proposer des animations biodiversité à la découverte des tritons, de la faune et de la flore dans les douves, classées « espace naturel sensible ».

L’atelier des colporteurs et des initiatives
C’est le germoir à idées où tous les colporteurs peuvent venir proposer un projet. C’est comme ça que sont nées la Lulu’dothèque et la Miellerie par exemple. C’est comme ça aussi que Guillaume Miot qui est venu un jour avec des amis imprimeurs itinérants pour écrire et faire imprimer en sérigraphie le récit de son voyage à vélo. Cinq ans d’écocyclette à la rencontre des initiatives de permaculture à travers le monde. Il devait rester 2 jours il est resté deux mois, on reste toujours plus longtemps que prévu à la colporteuse ! Ou bien alors, on y revient !

Des journées « comme à la maison »
Les anciens font ce qu’il y a à faire selon l’actualité du lieu, du désherbage, une vaisselle, mettre du miel en pot, peindre un petit truc… ça leur permet de retrouver le plaisir des activités du quotidien comme lorsqu’ils étaient encore chez eux avant la maison de retraite, tout en participant à la vie de la structure dans une ambiance chaleureuse avec les autres.

Les chantiers participatifs
Tout à commencé par ça, des chantiers participatifs en tout genres. La convention de mise à disposition du château par la communauté de commune ne coûte pas un écu mais les colporteurs ont pour mission de gérer l’entretien et la rénovation progressive. Il y a les chantiers de bénévoles où tout le monde vient donner la main pour préparer l’organisation d’un événement ou pour du rangement. Il y a aussi les chantiers réguliers avec le centre médico-psychologique, la Mission locale ou le SESSAD (Service d’Education Spéciale et de Soins A Domicile) pour entretenir le jardin, ou bricoler de nouveaux aménagements. Et enfin, il y a des chantiers plus ponctuels pour les centres de loisirs, les établissements scolaires, les centre d’éducation renforcée (CER), ou toute autre structure qui souhaiterait découvrir et faire découvrir le château. La Colporteuse fait également partie du réseau Remparts. « Grâce à ce réseau national les gens sont venus de partout dès le début, de Lille, de Marseille et même d’autres pays pour profiter du château et le faire vivre, cela a largement contribué au projet de territoire au niveau local parce que les gens du coin, méfiants au démarrage ont finit par se dire qu’ils en profiterai bien aussi de ce château ! »

Tout est rénové avec des matériaux écologiques et de récupération. La moindre petite barrière peut faire l’objet d’un chantier, ça a l’air de rien comme ça mais ce sont souvent des jeunes qui ont besoin de prendre ou de reprendre confiance en eux, qui voient ce qu’ils peuvent faire de leur mains. De la réflexion au résultat final en passant par toutes les étapes, aller chercher le bois dans la forêt, le couper à la tronçonneuse, le ramener à la colporteuse, le recouper en bonnes sections, apprendre à tailler, à se servir d’un outil… En une demi-journée de travail ils peuvent construire des choses qui restent, qui font partie d’une œuvre collective et dont ils peuvent être fiers. Un mur en enduit terre-paille a été terminé cet été avec des enfants de 6 à 8 ans, heureux comme des seigneurs d’avoir eu l’autorisation de faire de la bouillie et qui sont repartis en ayant appris qu’on peut construire une maison de façon écologique et économique. Par ailleurs, les jeunes des chantiers peuvent toujours bénéficier des pièges à ennui sur leurs temps libres, découvrir le lieu, s’initier aux ateliers ou simplement profiter d’une sieste en hamac au bord de la rivière, ça crée parfois des vocations et les jeunes repartent la tête pleine de rêves à colporter !

Pour colporter il faut voyager

Autrefois, les colporteurs déambulaient de village en village pour exposer des objets, des histoires, des chansons, des légendes… Alors c’est tout naturellement que La Colporteuse a renoué avec cette tradition de l’itinérance. Très vite ils se sont rendus compte que le château, éloigné du bourg, fortifié avec des remparts et des douves de protection, n’était pas un lieu ouvert comme ils le souhaitaient. C’est comme dans un théâtre, quand on ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur, on n’y met jamais les pieds. Alors est venue une autre idée folle de créer des caravanes nomades, pour que tout ce qui se fait au château puisse être reproduit aussi à l’extérieur. Le bar, la cuisine, l’atelier des chantiers, la lulu’dothèque, la miellerie, chaque outil, chaque atelier tient dans une caravane et peut être délocalisé en itinérance. Cela permet de redynamiser le territoire au delà des murs du château, d’aller dans les écoles proposer des ateliers de fabrication de mobilier de récup, dans les villages avec Fred Billy pour collecter la parole des habitants, installer la Lulu’dothèque ou le bar le temps d’un projet… « La Manitourneuse », « Le Bobard », « La mijoteuse », « La bricoleuse » et la « KKravane », cinq caravanes retapées et bientôt un camion polyvalent, bureau, salle de cinéma. Parfois lorsqu’une caravane a été posée quelque part, dans un quartier par exemple, les jeunes reviennent à La Colporteuse l’année d’après pour construire leur propre caravane et devenir autonomes. Ils font le chemin d’aller vers, découvrent le lieu, la miellerie et tout le reste…

A SUIVRE…

D’autres projet son en cours, d’autres pièges à ennui en gestation, la fabrication artisanale de savons avec une méthode naturelle à froid, une grainothèque, un projet européen, grâce à Maureen, une bénévole de 74 ans qui permettra la construction d’un lieu d’hébergement exclusivement en récupération et en matériaux naturels, le « Flocon » (Fédérer Localement, Organiser Collectivement, Ouvrir Naturellement), en partenariat avec d’autres structures en Angleterre, en Roumanie, en Espagne et au Pays de Galles. L’objectif est d’aller visiter des structures qui ont travaillé sur de la rénovation à partir de matériaux naturels et de recyclage (construction de mur en terre pisé, technique des bardeaux de bois) avant la construction de la première cabane d’habitation au mois de juin sur le terrain du centre-médico-psychologique avec lequel ils viennent d’officialiser le plus petit comité de jumelage du monde… ça permet les rencontres, ça ouvre d’autres perspectives, ça colporte, ça nourrit les idées, les envies.

La Colporteuse attends également la réponse pour devenir centre socio-culturel et obtenir de nouveaux financements qui permettront d’embaucher un mi-temps, soigner l’accueil du public et développer l’itinérance. Cela amènera aussi une reconnaissance de l’action menée et plus de légitimité vis à vis des collectivités et des partenaires institutionnels. Mais Mathieu s’interroge toujours…

« Peut-être qu’on se trompe en allant vers ça, je ne sais pas… Moi j’étais plutôt pour car nous sommes déjà « Espace de vie sociale ». On fait déjà le boulot et ce n’est finalement qu’une histoire de montant des subventions. Mais je me souviens quand on a créé La Colporteuse, c’était un peu en opposition à tous les centres socio-culturel qui fonctionnaient dans un entre-soi un peu figé, avec beaucoup de salariés… On n’est pas en train de devenir ça parce qu’on a la chance d’avoir ce lieu, un lieu qui vibre parce que les gens l’ont fait eux-mêmes, mais il faut rester vigilant ! »

LA RECETTE
  • Une super équipe, Lolita, David Mathieu sont tous très polyvalents et ils aiment ça ! Lorsque l’un d’eux est malade ou absent, n’importe qui est capable de reprendre le boulot, Chacun apporte sa touche, sa couleur personnelle mais tout le monde est capable de gérer un budget, de coordonner un événement, de mener un projet de A à Z.
  • Un projet de départ qui intègre par nature le collectif et l’investissement bénévole. Ces derniers sont « cajolés » et sont partie prenante de la vie de la structure puisque la colporteuse n’est « que » le support de leurs projets et de leurs rêves.
  • L’imaginaire est l’ingrédient magique, il embarque les gens dans une histoire, on a tous besoin de rêver !
  • 35% de financements propres avec l’accueil des groupes et la mise à disposition des outils en prestation.
  • L’expérimentation, l’erreur créatrice.
  • Une petite jauge de 115 personnes (avec quelques dérogations parfois sur certains événements) due à la nature du lieu clos. Cela a permis de préserver ce qui plait aux visiteurs, un endroit « à taille humaine », paisible, familial où l’on vient chercher la tranquillité.
  • Ne jamais oublier de prendre du plaisir à ce qu’on fait ! Toucher à tout et être investi dans le projet global joue beaucoup pour les salariés autant que pour les bénévoles !
  • « Être capable de s’engueuler sans que ça provoque une crise » pour reprendre les mots de Fred Billy
  • Maîtriser l’art de la bidouille. La cuisine n’est pas aux normes pour être une cuisine collective ? On en fait une cuisine pédagogique !
  • La richesse des partenariats et des échanges au delà des préjugés et de l’antagonisme stérile culturel/socio-culturel

… ça y est je vous en ai déjà trop dit ! L’histoire se vit plus qu’elle ne se raconte, d’autant qu’avec Mathieu on retrouve nos yeux brillants d’enfant, suspendus aux lèvres des conteurs. Courrez, accourrez de toutes les contrées pour rendre visite aux colporteurs !
D’autres voyageurs, en camping-car étaient déjà passés avant moi et ont écrit un joli article à lire ici. Leur démarche, similaire à la mienne (oui, oui on est nombreux !) est le projet itinérant de deux baroudeurs à la rencontre de citoyens investis dans des actions locales culturelles, environnementales, et/ou sociales racontées ici !

Quant à moi je reprends le fil de mon voyage vélo, les sacoches pleines de colportages à partager avec vous ! Je leur ai emprunté le mot pour une rubrique de mon blog, je n’en ai pas trouvé de plus juste dans le dictionnaire… J’espère qu’ils ne m’en voudront pas !

Colportez-vous bien !

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